L’audace de faire fleurir l’improbable
Les pavots bleus de l’Himalaya et les azalées comptent aujourd’hui parmi les plus grandes fiertés des Jardins de Métis. Pourtant, rien ne les prédestinait à s’épanouir ici. Originaires d’Asie et d’autres régions aux conditions bien différentes des nôtres, elles représentaient de véritables défis horticoles lorsqu’Elsie Reford entreprit de les cultiver.
Il fallait une bonne dose d’audace pour croire qu’elles pourraient fleurir à Grand-Métis!
Depuis quarante ans, Marcel Gagné fait vivre cette même audace.
Arrivé aux Jardins en 1986, Marcel est aujourd’hui le jardinier responsable du Jardin des pavots bleus, de l’Allée des azalées, du Jardin des pommetiers, de l’Allée des gentianes et du Jardin alpin. Quarante saisons aux Jardins à observer, expérimenter, diviser, déplacer, multiplier, attendre… et parfois recommencer.

Allée des azalées, vers 1939. Photo : Robert W. Reford / Tirage argentique / Collection Les Amis des Jardins de Métis
Un jardin fidèle à son histoire
Parmi tous les secteurs des Jardins de Métis, celui de Marcel est sans doute celui qui ressemble encore le plus à celui imaginé par Elsie Reford. Peu de grands travaux de restauration y ont été réalisés au fil des décennies. Les sentiers et les massifs sont demeurés remarquablement fidèles à leur tracé d’origine.
Et pourtant, un siècle de jardinage y a laissé son empreinte.
Depuis un siècle, chaque génération de jardiniers y apporte son regard. Non pas en réinventant le jardin, mais en poursuivant patiemment l’œuvre commencée par Elsie. Une plante est observée pendant des années avant de trouver sa juste place. Une autre est introduite avec l’espoir qu’elle s’y plaira. Certaines deviennent des incontournables, d’autres demeurent des essais. C’est cette succession de choix patients qui permet au jardin de rester fidèle à lui-même… tout en continuant d’évoluer.


Elsie Reford dans l’« Island Garden », aujourd’hui connu sous le nom de l’Allée des azalées, vers 1935. Photo : Robert W. Reford / Tirage argentique / Collection Les Amis des Jardins de Métis
Marcel posant dans son jardin, 2026. Photo: Frederique Martin
L’audace des jardiniers ne consiste pas seulement à introduire des plantes rares. Elle réside aussi dans leur capacité à reconnaître celles qui méritent de traverser le temps.
Parmi toutes les plantes qu’Elsie cultivait, ce sont souvent les plus exigeantes qui lui procuraient les plus grandes satisfactions. Les pavots bleus de l’Himalaya en étaient sans doute le plus bel exemple. Elle relevait à l’époque un défi que plusieurs jugeaient presque impossible! Aujourd’hui, les pavots bleus qui fleurissent sont les descendants directs de ceux qu’elle plantait déjà dans les années 1930.
Un siècle plus tard, ils continuent de fasciner.
Et Marcel comprend très bien pourquoi. Un jour, au détour d’une conversation, il m’a simplement confié :
« Des fois, quand j’ai besoin de me ressourcer, je vais travailler dans les pavots bleus. »
Pour lui, certaines plantes ne sont pas seulement belles.
Elles deviennent des compagnes de route.

Pavots bleus, 2026. Photo: Frederique Martin
La bonne dose d’audace
Le secteur de Marcel n’est pas seulement celui des plantes les plus capricieuses.
C’est celui des jardiniers qui refusent d’abandonner une bonne idée.
Dans un jardin historique, certaines réussites demandent des années. D’autres traversent les décennies. Et parfois, elles continuent de surprendre même ceux qui les connaissent le mieux.
Cette année encore, le jardin a justement réservé une surprise. Patricia Gallant, qui a dirigé l’équipe horticole des Jardins pendant de nombreuses années, travaille actuellement à confirmer l’identification d’une pivoine qui pourrait être la Green Ivory de l’hybrideur Saunders. Si cette hypothèse se confirme il pourrait s’agir du seul spécimen actuellement répertorié. Une découverte qui rappelle qu’un jardin centenaire n’a pas encore révélé tous ses secrets.
À quelques pas de là fleurit désormais le lis du Canada, une espèce qu’Elsie affectionnait tout particulièrement sans jamais parvenir à l’établir durablement dans ses jardins. Il aura fallu plusieurs décennies et de nouveaux essais pour qu’il trouve enfin sa place.
Chez certains jardiniers, on appelle ça de l’obstination. D’autres préfèrent parler de passion.
Marcel n’a jamais vraiment cherché à trancher la question.
Au fil des années, il a lui aussi laissé son empreinte sur ses jardins en y a introduisant des plantes qu’il affectionne particulièrement — les campanules, qu’il défend avec conviction malgré le temps qu’elles demandent à entretenir — ainsi que quelques raretés découvertes au détour de ses explorations, comme de délicates épilobes à fleurs blanches.
Même si cela demande un peu plus de travail.
Même si cela prend plusieurs années.


Marcel, posant avec les épilobes blanches, 2019. Photo: Marjelaine Sylvestre
Campanules (Campanula punctata) 2026. Photo: Frederique Martin
Essayer. Encore.
Au fil de sa carrière, Marcel a laissé son empreinte bien au-delà de ses jardins. Il a notamment participé aux importants travaux d’enrochement du ruisseau qui serpente à travers les Jardins, ainsi qu’à la restauration du High Bank. Deux chantiers colossaux, réalisés pierre par pierre, et dont son corps porte encore la mémoire.
Un jardin centenaire garde toujours quelques secrets. Et s’il révèle parfois, des décennies plus tard, qu’un trésor botanique poussait discrètement sous nos yeux depuis tout ce temps, il en conserve encore d’autres…
Dans l’Allée des gentianes, certaines espèces qu’affectionnait Elsie demeurent introuvables malgré des années de recherches. Qu’importe. Les essais continuent.
Peut-être est-ce là le plus bel héritage de Marcel : nous rappeler qu’un jardin n’est jamais terminé. Il continue de grandir grâce à celles et ceux qui osent encore essayer.


Plan du Jardin des pavots bleus et des Jardins alpins par Cédrick Paquet
Marcel posant dans l’allée des azalées, 2026. Photo: Frederique Martin
Les jardiniers qui réalisent les plus belles prouesses sont aussi souvent aussi ceux qui savent dire… « On verra. »
Rencontrez Marcel
Cet été, nous vous invitons à découvrir le Jardin des pavots bleus, l’Allée des azalées, le Jardin des pommetiers, l’Allée des gentianes et le Jardin alpin à travers le regard de Marcel.
Jardinier aux Jardins de Métis depuis près de quarante ans, Marcel connaît ce secteur emblématique où fleurissent certaines des plantes les plus rares… et les plus audacieuses des Jardins. Au fil de cette visite guidée en petit groupe, il partagera quelques bribes d’histoire, mais surtout les défis que représentent ces collections exceptionnelles, les anecdotes qui les entourent et les petites découvertes qui continuent, encore aujourd’hui, de le surprendre.
Une occasion privilégiée de rencontrer un jardinier passionné et de découvrir pourquoi, parfois, les plus belles réussites horticoles demandent simplement un peu plus de temps.
Sur réservation — beau temps, mauvais temps
COMPLET
CARNET DU JARDINIER
Quelle est ta plante coup de coeur?Les campanules, je suis maniaque de ça. On dirait une fleur qui vient d’un autre monde! C’est beaucoup d’entretien. Retirer les fleurs fanées prend beaucoup de temps, et si on ne le fait pas, elles arrêtent de fleurir rapidement. Mais ça en vaut la peine!
Selon toi, quel est le plus beau moment de l’année dans tes jardins?Autour de la fête de la Saint-Jean, c’est le meilleur moment. Les azalées et même certains pommetiers sont encore en fleur et c’est le début de la floraison des pavots bleus.
Parle-moi d’un détail que les visiteurs ne remarquent presque jamais.Mon érable du Japon, situé en bas des marches qui mènent à l’Allée royale. Peu de gens le savent, mais il date du temps d’Elsie! Il fait moins « artificiel », son rouge est plus tendre.
Ce que tu espères que les gens ressentent en visitant tes jardins.Mon jardin, quand tu entres dedans, tu te sens submergé par les plantes. Tu sens que la nature est plus forte que toi!