Préserver l’esprit du lieu
Il suffit de quelques pas autour de la villa pour comprendre pourquoi ce secteur est l’un des plus emblématiques des Jardins de Métis. L’Allée royale croule sous les fleurs ; les pins mugo rythment les sentiers ; pivoines et hémérocalles se succèdent sur la terrasse et le café Jardin mêle fleurs comestibles, fines herbes et plantes aromatiques qui trouvent une seconde vie dans les assiettes et les cocktails du restaurant de la Villa Estevan Lodge. Un peu plus loin, le Belvédère invite à s’arrêter pour admirer le fleuve.
Tout semble avoir toujours été là.
Pourtant, ce paysage est le fruit d’un siècle de travail patient. Derrière chaque floraison, chaque arbre, chaque muret de pierre se cachent des générations de jardiniers qui, saison après saison, ont façonné, entretenu et adapté ce lieu afin qu’il demeure fidèle à l’esprit imaginé par Elsie Reford.
Depuis 1996, Isabelle Couture fait partie de cette histoire. En près de trente ans aux Jardins de Métis, elle a vu les végétaux grandir, les collections évoluer, les hivers laisser leur empreinte et les méthodes horticoles se transformer. Aujourd’hui responsable du secteur de la villa, elle en prend soin avec un regard forgé par l’expérience : celui qui permet de voir non seulement la beauté du jardin, mais aussi tout ce qui la rend possible.



Isabelle travaillant dans les pins mugo ; Allée royale et Isabelle posant devant la villa , 2026. Photo : Frédérique Martin
Parmi tous les jardins conçus par Elsie Reford, l’Allée royale occupe une place bien particulière. C’est le seul espace imaginé selon une composition rectiligne. Longue de près de 90 mètres, elle s’inspire des grandes plates-bandes mixtes de Gertrude Jekyll, figure marquante des jardins anglais. Ici, la rigueur de la ligne droite contraste avec une profusion végétale soigneusement orchestrée. Près de 400 espèces et variétés s’y succèdent du printemps jusqu’à l’automne. Lilas, pivoines, pieds-d’alouette, lis, roses, phlox… Une succession soigneusement orchestrée pour que l’Allée royale ne cesse jamais vraiment de fleurir.
Même sous les pieds des visiteurs se cache une part de cette histoire : les dalles de ciment de l’allée, dessinées par Robert Wilson Reford, portent encore de petits coquillages provenant du sable de la plage en contrebas.

Elsie Reford posant dans l’Allée Royale, vers 1935. Photo : Robert W. Reford / Tirage argentique / Collection Les Amis des Jardins de Métis
À l’origine, l’Allée royale conduisait le regard jusqu’aux collines de la rive nord. Depuis, les arbres ont grandi et cette perspective s’est doucement refermée. Pour retrouver le fleuve, il faut désormais poursuivre jusqu’au Belvédère. Ces arbres jouent aujourd’hui un rôle essentiel dans la stabilisation des berges et la lutte contre l’érosion. Le paysage a changé, mais l’intention demeure : créer un jardin qui suscite l’émerveillement, saison après saison.
Toute cette profusion végétale s’inscrit pourtant dans une structure très précise. De part et d’autre de l’allée, les massifs en pente douce sont encadrés par des murets de pierre. Le visiteur regarde naturellement les fleurs. Isabelle, elle, voit aussi ce qui les soutient.
Ce que les fleurs ne racontent pas
Les murets de pierre qui bordent l’Allée royale passent souvent inaperçus. Pourtant, ils font partie intégrante du paysage depuis près d’un siècle.
Au fil des dernières années, Isabelle a participé à la restauration de plusieurs sections du muret, toujours en privilégiant les pierres d’origine. Les interventions se font par tronçons de deux à trois mètres, chacune demandant près de deux semaines de travail. Car de chaque côté de l’Allée royale, deux parements de pierre doivent être reconstruits avec le même soin.
« Le plus important, c’est la base », explique-t-elle.
Avant même de replacer les premières pierres, il faut reconstruire une assise solide. Ensuite, chaque pierre est choisie, tournée, ajustée et soigneusement enchevêtrée avec les autres afin d’assurer la stabilité du muret, tout en respectant la hauteur de chaque rang. Aucun mortier ne relie les pierres : tout repose sur leur équilibre et sur le savoir-faire de celles et ceux qui les assemblent.
Une fois les vivaces en fleurs, le regard s’attarde rarement sur ce travail minutieux. Et pourtant, ils forment discrètement l’arrière-plan de l’un des décors les plus photographiés des Jardins.
Un paysage vivant
Le travail d’Isabelle consiste aussi à accompagner les transformations du paysage.
En 2010, le muret de pierre du Belvédère a également dû être entièrement démonté, puis reconstruit une dizaine de pieds plus loin, en réutilisant les pierres d’origine. Installé au sommet d’un cap argileux, ce secteur est soumis à une érosion naturelle qui modifie lentement la rive. Préserver ce lieu ne signifie donc pas lutter contre le fleuve, mais composer avec lui, en prenant aujourd’hui les décisions qui permettront aux visiteurs de continuer à profiter de ce paysage pendant encore de nombreuses années.
Travaux de déplacement du muret du Belvédère, 2010. Photo : Patricia Gallant
Belvédère, vers 1976. Inconnu / Collection Les Amis des Jardins de Métis



Pavillon Robert W. Reford, 2026. Photo: Frédérique Martin
En parcourant le secteur de la villa, il est facile de s’émerveiller devant les floraisons ou les perspectives soigneusement composées. Plus difficile d’imaginer le travail discret qui les soutient depuis un siècle!
Peut-être est-ce là le plus beau leg des générations de jardiniers qui se sont succédé aux Jardins de Métis : faire en sorte que tout semble avoir toujours été là, alors que chaque saison demande d’observer, d’entretenir, d’adapter et, parfois, de reconstruire. Une beauté qui ne tient pas seulement aux fleurs, mais aux mains patientes qui, depuis cent ans, prennent soin de ce paysage vivant.


Plans du secteur de la Villa par Cédrick Paquet
Isabelle dans l’Allée Royale, 2026. Photo: Frédérique Martin
Rencontrez Isabelle
Le temps d’une visite, accompagnez Isabelle dans le secteur de la villa et découvrez ce jardin à travers son regard. De l’exubérance de l’Allée royale aux petits gestes du quotidien, Isabelle vous partagera son expérience, ses anecdotes et quelques-uns des secrets qui se cachent derrière la beauté des lieux.
Une occasion privilégiée de poser vos questions, de parler jardinage et de rencontrer celle qui connaît ce secteur jusque dans ses moindres détails.
Sur réservation — beau temps, mauvais temps
Places limitées
CARNET DU JARDINIER
Quelle est ta plante coup de coeur?
La gillénia (Gillenia trifoliata), aussi appelée: spirée à trois feuilles!
Une vivace méconnue (on dirait un petit arbuste) ; c’est comme un petit champ d’étoiles!
Selon toi, quel est le plus beau moment de l’année dans tes jardins?
Les gens pensent souvent que le meilleur moment pour visiter mes jardins, c’est le temps des pivoines. Personnellement, je préfère le printemps où l’on peut admirer les couvre-sols, la floraison des pommetiers, la naissance des tulipes et la splendeur des lilas. J’apprécie également la fin de saison pour observer les phlox et être émerveillée par le second souffle de la floraison des annuelles!
Parle-moi d’un détail que les visiteurs ne remarquent presque jamais.
Pour moi, c’est le déménagement du muret du Belvédère. Anne Levesque (nouvellement retraitée) et moi étions les deux jardinières chargées de cette tâche. Je nous revois avec un pic, un diable, une pelle… et nous faisions preuve d’intelligence pour éviter de trop forcer! Il nous aura fallu près d’un mois pour le reconstruire!Ce que tu espères que les gens ressentent en visitant tes jardins.
J’ai toujours eu vraiment peur de l’effet « pizza » (quand il y a trop de taches de couleurs disparates) dans un aménagement paysager. Dans l’Allée royale, il y a beaucoup de diversité, mais je privilégie généralement les teintes pastel pour commencer, puis on agrandit ces taches de couleurs pour améliorer l’apparence de l’ensemble du jardin. Pour moi, l’Allée royale, c’est WOW, peu importe la saison!